En février 2006 je fais une formation en région parisienne avec un public un peu différent des stagiaires que j’ai l’habitude d’avoir. Les stagiaires sont au nombre de 40. On est trois formateurs. La particularité des formation générale BAFA à cette époque et dans cette région c’est que le stagiaires n’étaient pas tous « volontaires ».
Certains venaient de « bon coeur », histoire de se former pour avoir un boulot sympa pour l’été (100 % des stagiaires de cette formation avaient moins de 22 ans) mais d’autres venaient parce qu’ils y ont été obligés par la « Mission locale » de leur ville qui souhaitait leur faire « passer quelque chose ». Certains sont donc là parce que l’école c’était pas leur truc. Ils sont, pour une grande majorité, hostiles à l’égard de ce qui ressemble, même de loin, à de l’autorité.
Je vivais pour la première fois des formations où les choses n’allaient pas de soi et mon travail allait consister à gérer les comportements du groupe difficiles.
Les 2 premiers jours sont difficiles pour moi, je n’arrive pas à trouver de positionnement pertinent, et je me sens très oppressée par la situation. Pas mal de rapport de force, d’agressivité. Jusqu’à la soirée Casino.
Ce soir là, un groupe de stagiaires devait réaliser une animation (une MSA) qu’ils avaient conçue et la faire « vivre » aux autres stagiaires ainsi qu’aux formateurs. La soirée est un fiasco, je sens l’agressivité, sous couvert d’un dynamisme ludique, monter de plus en plus. Je m’isole et attend que ça se passe. Je suis tendue.
Chaque animation est suivie d’une évaluation qui permet de faire le point sur ce qu’il s’est déroulé afin d’améliorer les pratiques. L’évaluation et notamment l’auto-évaluation sont privilégiées comme éléments vecteurs d’apprentissage.
Après cette animation casino que j’ai vécue de manière horrible et agressive, je me prépare à échanger avec les organisateurs sur leur animation, et sur les éléments qui sont à améliorer lors d’une prochaine animation. Alors que j’avais l’habitude d’argumenter sur des éléments « techniques » (voix, clarté des règles, aménagements de salle, costumes et autres attitudes de l’animateur) cette fois, sans que j’y réfléchisse vraiment, je vais m’y prendre autrement.
Je n’analyse pas, je leur dis ce que ça m’a fait de participer à leur animation.
Je leur parle de mon stress, de mon angoisse du débordement, de ma frustration à être sur une formation où je ressentais de l’hostilité, à ma peur de ne pas être à la hauteur des enjeux que la situation présentait. Je leur dis tout. D’un bloc. La voix tremblante de stress, je les regarde un par un dans les yeux. Je me montre vulnérable avec le risque que cela me fragilise encore plus auprès d’eux. La stratégie d’équipe décidée avait plutôt été d’adopter des comportements « musclés » : ne rien laisser passer, être rigide, ne pas montrer un quelconque signe de faiblesse, etc. Mais moi, je leur montre comme je suis fragilisée et perdue et alors même que je pensais que ça allait me mettre en difficulté, c’est tout le contraire qui va se produire.Cet événement va véritablement me renforcer.
Je ne savais pas ce qui me prenait à me montrer aussi fragile auprès d’un groupe qui tentait par tous les moyens de prendre l’ascendant sur nous, les formateurs.
Pourtant, quelque chose s’est produit, quasi dans l’instant. Ni rire, ni moquerie, plus un bruit, les bouches se sont entrouvertes, les 40 regards posaient là, sur ma peur et, ce que je prenais pour, mon incapacité à gérer un groupe, à sécuriser le groupe et à m’y sentir bien. Les 80 yeux ne me lâchaient pas, leur air était grave. Je l’ai senti. Et c’est comme ça que j’ai connecté profondément avec eux. Ce n’étais pas juste Marie l’individu qui avait connecté avec eux, la formatrice que j’étais avait aussi réussi quelque chose. L’influence de mon intervention était réelle, je l’ai immédiatement senti ! Le soulagement a été immédiat. J’avais touché en plein dans le mille. La force n’avait pas marché, et la force nous avait au contraire profondément fragilisé. Ceux qui passent leur temps à vouloir paraitre fort démontrent surtout leur incapacité à être véritablement puissants.
Dire ses émotions, en tant que professionnelle, pouvait donc avoir cet effet là ? Dire sa vulnérabilité pouvait affecter le climat de formation dans son entièreté ? Je ne comprenais pas encore ce qui était en train de se passer, ni même que cet événement allait profondément modifier la professionnelle que j’étais.
J’ai compris la puissance du lien, j’ai compris la force de ce lien, j’ai compris l’influence du lien dans les apprentissages, j’ai compris la force de l’honnêteté (ou de la vulnérabilité, c’est selon). J’ai compris le rôle que joue l’émotion, sincère, dans la construction de ce lien.
Mes émotions exprimées , les miennes, allaient influer sur le stage dans son entièreté. Eux et moi, on s’était enfin rencontrés.
Je n’ai plus jamais été la même formatrice depuis. J’ai appris en 10 minutes quelque chose de fondamental pour ma pratique : il y’a une dimension profondément incarnée dans l’apprentissage. Et dans cette carne-là, il y’a les émotions qui servent à la rencontre.

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